De nos discussions avec les diffĂ©rents acteurs de l’association Electroni[K], en particulier son Ă©minence grise GaĂ«tan NaĂ«l (interview ici), un constat sur l’Ă©tat des arts « transversaux » s’est prĂ©sentĂ© rapidement Ă  nos yeux : bon sang, pourquoi les Français sont capables de faire l’effort de manger des escargots de Bourgogne, mais que pour programmer ou aller voir ou faire parler des projets qui mĂ©langent les disciplines, qui proposent des alliances d’artistes inĂ©dits, ou pour sortir du cloisonnement classique « l’art plastique c’est une chose, la musique en est une autre », c’est tout de suite plus galĂšre ?

Le Festival Maintenant, nouvelle appellation de Cultures Electroni[K], a changĂ© de nom pour plusieurs raisons assez pragmatiques (l’identification française, Google Panda et autres trucs du genre), mais aussi pour prouver que cet Ă©vĂ©nement n’est pas qu’un dĂ©lire d’intellos le jour et de clubbers Ă©clairĂ©s la nuit. Et cette premiĂšre Ă©dition, qui reprend les bases thĂ©oriques de son ancienne version, entendait bien faire passer le message. Et il semble que le courant soit passĂ© Ă  Rennes.

Exemple n°1 : techno, cordes, robes de soirée

Jeff Mills complet ? Lorsqu’on y rĂ©flĂ©chit, cela n’a pas grand chose d’Ă©tonnant. C’est en prenant conscience, en direct, de la nature propre de la « proposition » et de la taille de la salle que nous saisissons que cela n’avait rien d’Ă©vident : la grande salle du Théùtre National de Bretagne, immense, accueillera le producteur accompagnĂ© de l’orchestre rĂ©sident du lieu, ce qui donne 1000 personnes dans une salle gigantesque pour Ă©couter une piĂšce en cinq mouvements de techno orchestrale censĂ©e mettre en musique les angoisses de vide sidĂ©ral d’un astronaute japonais. Une prestation saluĂ©e d’une standing ovation, tant des fans de Mills que des abonnĂ©s du lieu, plutĂŽt habituĂ©s Ă  des choses un peu moins particuliĂšres artistiquement. Avant cela, Nico Muhly a proposĂ© une prestation plus originale encore, en samplant son jeu de violon aussi virtuose que dĂ©viant, toujours avec l’orchestre du TNB. Highlight du festival ? Peut-ĂȘtre, au niveau du standing. À mettre en perspective, cependant.


Le type Ă  la console a droite, c’est Jeff Mills. #FestivalMaintenant #Rennes by @tsugimag

Exemple n°2 : sueur, jeunesse perdue, south London

Les deux soirĂ©es Ă©lectro du week-end, sises Ă  l’Ubu et Ă  l’Antipode, ont toujours Ă©tĂ© observĂ©es avec attention par la presse spĂ©cialisĂ©e (rappelons que Electroni[K] a fait jouer Justice en 2006 « avant tout le monde »). Sauf que ce festival n’a jamais vraiment fonctionnĂ© Ă  coups de tĂȘtes d’affiche. C’est Ă©trange, en fait : en rentrant Ă  l’Ubu pendant la prestation de Pale, on pourrait croire que Brodinski va dĂ©barquer d’un instant Ă  l’autre, vu le public, certes hĂ©tĂ©roclite, mais Ă  forte dominante « Deug d’espagnol en goguette » tout de mĂȘme. Sauf que musicalement, passĂ© l’instant modern house anglaise du DJ prĂ©-citĂ©, le live de Blondes sera radicalement perchĂ©, et sans aucune couenne pop. Un moment fort pour tout le monde, de la cultureue amatrice de clubbing Ă  l’Ă©coute analytique jusqu’au bon fĂȘtard qui ne sait pas vraiment pour qui il a payĂ© son billet. Au final, il aura mangĂ© des pĂ©pites d’or par les oreilles et c’est tant mieux. Si FunkinEven aura probablement achevĂ© les plus rĂ©sistants avec un set acide, minimal et physiquement harassant, des aventures sonores ont cassĂ© les genoux des plus tĂ©mĂ©raires le samedi, pour leur plus grand plaisir. Actress ne mixe pas tout le temps, change de tempo, fait cracher les caisses claires et distille un brouillard Ă©lectromagnĂ©tique qui glace le sang. On ne verra pas son visage, mais ceux qui auront compris le message, dĂ©sormais, savent. Delta Funktionen a visiblement l’air un peu plus « friendly » dans son approche, mais ça reste pointu, radical, Ă  ne pas mettre dans les mains d’enfants de moins de 36 mois. Ces soirĂ©es, c’est un peu comme faire courir un semi-marathon Ă  un Ă©chantillon de population choisi au hasard : les sportifs prendront leur pied, les nĂ©ophytes ont le choix : soit ils se dĂ©couvrent une passion dans l’effort, soit ils lĂąchent l’affaire. Mais personne ne ressort en disant « mouais ».

Exemple n°3 : bips, vieilles pierres et décalages de phases

La semaine derniĂšre, Tristan Perich, compositeur new-yorkais amateur d’enchevĂȘtrement de sons Ă  texture « 1 bit » et auteur de bon nombre d’Ɠuvres sonores rĂ©volutionnaires, a vu paraĂźtre un article sur sa personne dans le New York Times. Depuis, son tĂ©lĂ©phone sonne rĂ©guliĂšrement et l’Europe, oĂč il se produit en ce moment, semble se passionner pour son travail. Avant ? Rideau, ou presque. Notons, juste comme ça, que Perich expose en ce moment au MusĂ©e d’Art Moderne (MoMA).

Au Théùtre du Vieux Saint-Étienne, il y avait largement assez de public pour que la 1-bit symphony fasse son oeuvre, accompagnĂ©e d’un visuel percutant et simpliste, le tout formant un monolithe artistique appelant Ă  l’Ă©pilepsie. Des curieux, des amateurs d’art nouveau, mais on peut parier que peu de gens sont venus en connaissance de cause. La faute Ă  un manque de relais mĂ©diatiques ? On pose la question, et on se jette aussi la pierre. Dans un monde oĂč la concentration culturelle est poussĂ©e Ă  son paroxysme, il est toujours dur pour les artistes « en marge » de faire causer d’eux, tout autant que de sortir des Ă©vidences Ă©ditoriales pour des publications parfois exsangues. MĂȘme exemple pour la prestation de Nicolas Bernier, qui a, Ă  vue de nez, rassemblĂ© autant de locaux que d’Ă©trangers venus voir le QuĂ©bĂ©cois rĂ©compensĂ© par le prix Ars Electronica 2013. Si l’Hexagone a besoin qu’on le secoue un peu (les deux artistes prĂ©-citĂ©s ont tout le mal du monde Ă  trouver un lieu d’expression Ă  Paris…), il reste une oasis, que nous avons trouvĂ©e ce week-end.

Exemple n°4 : usine à gaz transversale

On vous a dĂ©jĂ  parlĂ© de Gangpol & Mit. Si si, ils ont fait un portfolio dans un numĂ©ro de Tsugi, on a vu leur projet The 1000 People Band Ă  peu prĂšs 357 fois et on a fondu, bref, ces deux zigotos savent faire de la musique, du graphisme, du numĂ©rique, sans jamais sombrer dans une exclusive avec l’un de ses amours. La BoĂźte, exposition posĂ©e au 4Bis dans le cadre du festival et ouverte jusqu’au 23 octobre, rĂ©sume bien le travail du duo et l’esprit du festival : comprendre, questionner et mettre en forme les nouvelles perspectives artistiques et culturelles qu’offre l’interconnexion entre les disciplines.


La boĂźte, by Gangpol & Mit. #Maintenant #Rennes by @tsugimag

En fait, cette expo, ça semble destinĂ© aux gosses, mais on a vu autant d’adultes griffonner des dessins pour les passer devant des webcams afin de crĂ©er des sons (et autres joyeusetĂ©s du genre) pour comprendre que les concepts offerts par le duo ne sont Ă©vidents pour personne au dĂ©part, et c’est ce qui les rend passionnants. Passez une heure lĂ  dedans, et vous comprendrez que tout ceci n’est pas vain. Tout ça, c’Ă©tait dĂ©jĂ  hier, mais nous, on a hĂąte d’ĂȘtre de nouveau Maintenant. MĂȘme si, bon, vous avez saisi le message : Maintenant, c’est surtout quand vous voulez.

Meilleur moment : Entendre un duo de grand-mĂšres abonnĂ©es au Théùtre National dire, Ă  la sortie de Jeff Mills : « tout de mĂȘme, c’Ă©tait trĂšs particulier ».

Pire moment : « Relou le DJ lĂ , il parle mĂȘme pas Ă  son public ». Non, en effet, si vous ĂȘtes venu voir Actress gueuler « est-ce que vous ĂȘtes chauds », c’Ă©tait pas le bon calcul…

Bonus : l’Orchestre des Hauts-Parleurs et Benjamin le Baron, autre proposition du festival, autre exemple d’Ă©ducation « open ears » absolue.


Maintenant jour 4 Théùtre de la Parchemineriepar Electroni-k_Festival