Au sein du dĂ©cor majestueux du Kraftwerk, une gigantesque cathĂ©drale de bĂ©ton situĂ©e au cƓur de Berlin, quinze mille festivaliers ont cĂ©lĂ©brĂ© une musique Ă©lectronique tournant rĂ©solument le dos au dancefloor, entre ambient, drone, electronica et expĂ©rimentations post-industrielles. Journal de bord atonal des deux premiers jours du festival, par notre envoyĂ© spĂ©cial, Jean-Yves Leloup.


24 août, 10h

AprĂšs un atterrissage Ă  l’aĂ©roport de Schönefeld, Ă  un horaire low-cost (c’est-Ă -dire Ă  l’heure de l’after), rendez-vous est pris avec le Français Paulo Reachi, l’un des trois programmateurs du festival Atonal (aux cĂŽtĂ©s de Laurens von Oswald et Harry Glass, respectivement allemand et australien). La discussion a lieu dans la cour de l’hĂŽtel Catalonia, Ă  une centaine de mĂštres du Kraftwerk, au croisement des quartiers de Mitte et Kreuzberg, dans l’ancienne partie est de la ville. En arriĂšre-fond, une vaste peinture murale, aux formes naĂŻves et aux couleurs vives, reproduit le plan du centre-ville, indiquant ça et lĂ  l’emplacement de ses sites historiques : Checkpoint Charlie, Tiergarten, Potsdamer Platz, JĂŒdisches Museum, Porte de Brandebourg, ainsi que le Berghain et le Tresor qui, Ă  l’évidence font dĂ©sormais partie des attractions touristiques de la ville.

Avant de devenir le rendez-vous de toute une faune de festivaliers europĂ©ens, avides de sonoritĂ©s industrielles et Ă©thĂ©rĂ©es, l’Atonal fĂ»t avant tout, entre 1982 et 1990, le rendez-vous d’une certaine avant-garde allemande, issue de courants comme la Neue Deutsche Welle (la nouvelle vague allemande) et surtout Die Geniale Dilletanten (les dilettantes gĂ©niaux), incarnĂ©s par des groupes comme EinstĂŒrzende Neubaten et Die Haut. Dans l’espace du SO36, un haut-lieu historique de l’underground berlinois, l’Atonal (canal historique) y accueillait aussi certains des groupes les plus barrĂ©s des annĂ©es 1980 industrielles et postpunk, comme Psychic TV ou Test Department. Toutefois, son fondateur Dimitri Hegemann mit fin Ă  l’aventure en 1990 pour lancer un autre lieu historique, le club Tresor, Ă  l’heure de la rĂ©unification et de l’arrivĂ©e en force de la techno.

ÂgĂ© de vingt-neuf ans, Paulo, niçois d’origine, possĂšde ce petit brin d’accent indĂ©fini des français qui ont longtemps voyagĂ© Ă  travers le monde. PassĂ© par l’Argentine, les États-Unis et Paris, il est arrivĂ© il y a quelques annĂ©es Ă  Berlin pour y travailler pour le label !K7 puis le nouveau Tresor. « L’Atonal est un festival rĂ©solument anti-commercial », dit-il en riant pour dĂ©buter la conversation. Ce qui ne l’empĂȘche pas d’ĂȘtre dotĂ© d’un budget confortable de six cent mille euros (financĂ© Ă  50% par des subventions municipales et fĂ©dĂ©rales) pour un public estimĂ© de quinze mille personnes. Le tout a lieu dans une gigantesque ancienne usine de chauffage urbain, abandonnĂ©e depuis le dĂ©but des annĂ©es 1990, reprise par Hegemann en 2007 pour y installer le Tresor dans ses sous-sol, mais surtout y imaginer un nouveau lieu artistique et culturel Ă  l’image et Ă  la (dĂ©)mesure de la ville, accueillant dĂ©sormais festivals, expositions, salons ou concerts.

La programmation de l’Atonal semble d’ailleurs parfaitement Ă©pouser son Ă©poustouflant dĂ©cor de mĂ©tal et de bĂ©ton. Pour cette nouvelle Ă©dition, Paulo et ses deux confrĂšres ont conviĂ© prĂšs d’une centaine d’artistes, tout en initiant prĂšs d’une trentaine de nouveaux projets et de collaborations entre musiciens et artistes visuels. Pendant cinq jours, on y croisera ainsi Peter Zinovieff, concepteur des synthĂ©tiseurs EMS et compositeur pionnier de la fin des annĂ©es 1960 ; des figures historiques de l’électronique allemande comme Pyrolator (pour un hommage Ă  Conrad Schnitzler), Moritz Von Oswald, Max Loderbauer ou Marcus Schmickler ; une poignĂ©e de compositeurs radicaux issus de la vague noise et Ă©lectronica du dĂ©but des annĂ©es 2000, parmi lesquels Pita, Russell Haswell, Robin Fox ou Mika Vainio. Le tout sans oublier toute une nouvelle vague Ă©lectronique incarnĂ©e par Yves De Mey, These Hidden Hands, Jonas Kopp, Kerri LeBon, Low Jack ou Ron Morelli, qui explore une vaste zone grise, entre post-techno, minimal wave, sonoritĂ©s industrielles, pratique du drone et expĂ©rimentations Ă  l’aide de logiciels dernier cri ou de synthĂ©tiseurs modulaires. Autant dire qu’à l’Atonal, ça ne danse pas vraiment (Ă  part dans les sous-sols du Tresor, ou dans le mini-bar underground du Ohm). Le public intergĂ©nĂ©rationnel et international du festival (les français y sont prĂ©sents en masse) que Paolo dĂ©crit comme « curieux, ouvert, en recherche de dĂ©couvertes et de surprises« , contraste d’ailleurs avec celui de nombreux autres festivals : plus studieux, plus attentif mais tout aussi freak et dĂ©tendu que dans d’autres lieux berlinois.


24 août, midi

Le britannique Richard Fearless, fondateur de Death In Vegas, est l’une des tĂȘtes d’affiche du festival. Si, au cours de ses vingt ans de carriĂšre, sa formation a souvent flirtĂ© avec le rock, son dernier album, Transmission, explore une Ă©lectronique analogique, sombre, cinĂ©matographique et planante, sur laquelle vient se greffer la voix vĂ©nĂ©neuse et posĂ©e de la comĂ©dienne et ex porn-star, Sasha Grey. Rien d’étonnant Ă  cela, me dit-il alors que l’on discute dans la cour de l’hĂŽtel, les deux artistes Ă©tant fans de Throbbing Gristle et Chris & Cosey, figures de la musique industrielle et de l’électronique eighties. « Je ne pouvais pas rĂȘver de meilleur festival pour prĂ©senter mon nouveau live audiovisuel« , ajoute d’ailleurs cet ancien Ă©tudiant en Ă©cole d’art, qui se considĂšre encore aujourd’hui comme un artiste, plutĂŽt qu’une simple figure du monde de la pop. Cette connexion entre l’univers de l’art et de la musique, et cet hĂ©ritage d’une radicalitĂ© esthĂ©tique issue de la fin des annĂ©es 1970 et du dĂ©but des annĂ©es 1980 rĂ©sume assez bien l’esprit de l’Atonal qui, en ce dĂ©but d’aprĂšs-midi, n’a pas encore ouvert ses portes.


24 août, 14h

On profite de l’invitation de Paulo pour visiter un Kraftwerk encore vide et baignĂ© de quelques rayons de soleil, dans lequel s’affaire quelques dizaines de rĂ©gisseurs, techniciens et artistes aux prises avec leur sound-check. Le lieu est impressionnant, ressemble Ă  une cathĂ©drale de bĂ©ton, Ă©voquant les dĂ©cors de la science-fiction dystopique des annĂ©es 1970, que l’on fasse rĂ©fĂ©rence au Stalker de Tarkovski, au Survivant (Omega Man) de Boris Sagal, ou aux nombreux films post-apocalyptiques qui inondent Ă  nouveau nos Ă©crans.


24 aoĂ»t – 18h

Dans la jeune et pacifique foule qui commence Ă  se masser devant l’entrĂ©e du Kraftwerk, on y parle toutes les langues : italien, anglais (avec un fort accent amĂ©ricain), hongrois, chinois et bien sĂ»r français. CĂŽtĂ© dress-code, le noir domine et quelques t-shirts, ornĂ©s de slogans malicieux, donnent le ton de la programmation et de l’esprit des festivaliers : « Negative vibes only Â», « Forget yourself Â», sans oublier le cĂ©lĂšbre le logo du groupe berlinois EinstĂŒrzende Neubauten qui, prĂšs de quarante aprĂšs sa formation, semble toujours faire office de signe de reconnaissance parmi les amateurs de musique radicale.

Quand on finit par pĂ©nĂ©trer Ă  l’intĂ©rieur du Kraftwerk, le lieu ne ressemble plus au vaste bunker vide et rĂ©sonant que l’on visitĂ© quelques heures auparavant, mais plutĂŽt Ă  une Ă©trange cathĂ©drale, ou plutĂŽt un souterrain fantastique, propre Ă  susciter l’imaginaire. On chemine dans un univers sensoriel, baignĂ© de brouillard artificiel, faisant disparaĂźtre les perspectives. Ne subsistent plus dans cet espace indistinct que les gigantesques piliers de bĂ©ton du lieu, qui s’élancent vers les plafonds, parfois situĂ© Ă  plus d’une vingtaine de mĂštres de haut. Nos premiers pas sont toutefois guidĂ©s par les formes abstraites et les glitches mouvants de l’installation vidĂ©o Common Areas de l’artiste montrĂ©alaise, Sabrina RattĂ©, dont les nombreux moniteurs colorent de gris et de bleu le rez-de-chaussĂ©e du Kraftwerk.

Plus loin, de faibles lumiĂšres orange et bleues nous mĂšnent Ă  de nouvelles installations, en particulier les projections de l’artiste new-yorkaise Rose Kallal, Ă  base de loops de films 16mm et de sons modulaires diffusĂ©s sur bande magnĂ©tique. Les images abstraites et charnelles de Four Pillars synthĂ©tisent plusieurs dĂ©cennies de procĂ©dĂ©s visuels qui ont marquĂ© les avant-gardes des annĂ©es 1960 Ă  2000, mĂȘlant vidĂ©o et techniques issus du cinĂ©ma expĂ©rimental.


24 aoĂ»t – 18h30

C’est Max Loderbauer (Sun Electric, Chica & The Folder, Moritz Von Oswald Trio), figure de la scĂšne Ă©lectronique berlinoise depuis le dĂ©but des annĂ©es 1990, qui ouvre le festival avec une interprĂ©tation, Ă  l’aide d’un synthĂ©tiseur Buchla, d’une cĂ©lĂšbre piĂšce minimaliste de Steve Reich, Piano Phase (1967). Le live dĂ©bute dans une forme indĂ©finie, entre drone et pulsations rĂ©verbĂ©rĂ©es, Ă  partir desquelles des sĂ©quences plus claires Ă©mergent peu Ă  peu, inspirĂ©es par les techniques de dĂ©phasage progressif expĂ©rimentĂ©es par Reich. Si Loderbauer peine Ă  rivaliser avec la finesse et la clartĂ© de la piĂšce originelle de Reich, il parvient toutefois Ă  crĂ©er une Ă©trange forme de transe Ă©lectronique, au timbre assez intemporel, dĂ©nuĂ©e de beats et aux basses frĂ©quences discrĂštes, qui finit par happer l’auditeur. Quelques minutes plus tard, place Ă  Peter Zinovieff, chercheur, ingĂ©nieur et compositeur ĂągĂ© de 83 ans, qui fĂ»t au cours des annĂ©es 1960, l’un des grands pionniers de la musique Ă©lectronique et informatique notamment grĂące Ă  sa compagnie EMS, Ă  qui l’on doit de cĂ©lĂšbres synthĂ©s comme le VCS3 ou le Synthi.

RedĂ©couvert depuis quelques courtes annĂ©es, le compositeur, qui partage son existence entre Cambridge et Paris, Ă©tait invitĂ© Ă  livrer une interprĂ©tation de THIS, une piĂšce pour violoncelle retraitĂ© et spatialisĂ© en direct Ă  l’aide de procĂ©dĂ©s numĂ©riques. Ne parlez pas Ă  Zinovieff de synthĂ©tiseurs analogiques ou modulaires, le Britannique ne jure que par les plugins et les logiciels ! Pendant le live, les basses et les stridences de la jeune violoncelliste prodige, Lucy Railton, auxquels Zinovieff apporte du corps, de la puissance et de nouvelles textures, Ă©pousent Ă  merveille les rĂ©sonances de l’espace du Kraftwerk.

On peut d’ailleurs dĂ©ambuler Ă  l’infini dans la cathĂ©drale du Krafwerk baignĂ©e de brouillard, suivant les rĂ©verbĂ©rations sonores de chacun des concerts, comme si le festival et son bĂątiment composaient une sorte d’immense installation sonore et immersive. Ce qu’il est au fond, puisque la scĂ©nographie de l’espace a Ă©tĂ© confiĂ©e aux soins de l’artiste visuel Marcel Weber (MFO), rĂ©putĂ© pour ses collaborations avec le festival CTM ou des artistes comme Ben Frost, Kode9, Clark, Biosphere et Lustmord.

On peut aussi prĂ©fĂ©rer, Ă  l’image de nombreux festivaliers, se coucher sur de vastes estrades de bois, rĂ©parties face Ă  la grande scĂšne, certains ayant apportĂ© leur propre hamac, une couverture, un coussin gonflable ou un tapis de sol, histoire de se laisser bercer, en position horizontale, par la programmation rĂ©solument atmosphĂ©rique de nombreux lives. Ou faire comme cette jeune berlinoise, assise en position du lotus, visiblement en train de mĂ©diter, Ă  moins qu’elle ne soit plongĂ©e dans un trip mystique.


24 aoĂ»t – 21h

Le main stage du festival est dĂ©sormais entiĂšrement nimbĂ© de brouillard. Normal, puisque le discret et mystĂ©rieux Moritz Von Oswald, un musicien qui a longtemps cultivĂ© son anonymat, vient d’arriver sur scĂšne, aux cĂŽtĂ©s de Rashad Becker, pour la premiĂšre de leur live, Fathom. On ne perçoit aucun des artistes, si ce n’est la silhouette lointaine d’un piano Ă  queue, Ă  partir duquel Von Oswald tire quelques notes insistantes et tenues, retraitĂ©es Ă  l’aide de l’électronique. On perçoit des timbres de cordes Ă©tranges et organiques, parfois flottants, une de forĂȘt de sons en quelque sorte, passĂ©s au filtre de delays, d’échos et de traitements analogiques Ă©volutifs, trĂšs lointainement inspirĂ©s par l’esthĂ©tique du dub.


24 aoĂ»t – 22h

AprĂšs plusieurs heures de drones et de bidouillages, on dĂ©cidĂ© de filer au Ohm, une petite salle de 100m2 illuminĂ©e de rouge, dont l’allure hĂ©site entre cuisine, dancefloor et backroom. Jochen Arbeit (membre de formations 80’s historiques comme Die Haut, Neubaten ou Sprung Aus den Wolken) y mixe avec talent un dub Ă©lectronique tranchant et percussif, qui nous fait sortir de notre torpeur contemplative.


24 aoĂ»t – 22h30

Torpeur dans laquelle on replonge une demi-heure plus tard avec un live de Scott Monteith. Si, par le passĂ©, le Canadien s’est illustrĂ© dans un techno minimale typique des annĂ©es 2000 (Crackhaus) ou dans un dub Ă©lectronique plutĂŽt dancefloor (Deadbeat), sa musique ressemble dĂ©sormais Ă  une sorte de dub liquĂ©fiĂ© et planant, qui aurait Ă©tĂ© dĂ©lestĂ© de ses basses et ses percussions, pour approcher l’état de vrombissement ou de vibration. On dĂ©cide de se coucher sur une estrade, au milieu de centaines d’autres festivaliers, le bois de la structure vibrant sous la puissance du sound-system.


24 aoĂ»t – 1h

L’équipe du festival a dĂ©cidĂ© de confier chaque soir Ă  un musicien Ɠuvrant Ă  l’aide de synthĂ©tiseurs modulaires, l’ancienne et petite salle de contrĂŽle de l’usine, conservĂ©e en l’état, avec consoles, pupitres et appareils d’époque. Lors de cette premiĂšre soirĂ©e, c’est le Berlinois Sigha qui, pendant de longues heures, Ă©quipĂ© d’une armada de synthĂ©s Doepfer A-100, dĂ©livre un live rĂ©solument post-industriel, entre drones caverneux et sĂ©quences gargouillantes, pour la petite cinquantaine de personnes qui ont eu la curiositĂ© de pousser la porte discrĂšte, derriĂšre laquelle se cache cette salle de contrĂŽle vintage et 70’s.


25 aoĂ»t – 14h

Avant la reprise du festival Ă  18h, rendez-vous est pris avec le chorĂ©graphe Alexandre Roccoli. La rencontre a lieu au SĂŒdblock, un bar qui donne sur Kotbusser Tor, le point nĂ©vralgique du quartier populaire de Kreuzberg oĂč se croisent vagabonds, junkies, hipsters, familles turques ou femmes en tchador. Sur la vaste terrasse du bar, on y retrouve presque la mĂȘme faune, entre papys turcs et jeunesse arty. La majoritĂ© des serveurs sont trans et les toilettes de l’établissement, « all gender », se refusent Ă  toute sĂ©grĂ©gation.

Parcourant le monde entre Paris, Lyon, le Maroc ou l’Allemagne, Alexandre Roccoli fait partie de cette famille d’artistes nomades pour qui la capitale allemande constitue un lieu d’inspiration, de travail et de ressourcement. Il a d’ailleurs rĂ©guliĂšrement travaillĂ© auprĂšs de musiciens Ă©lectroniques, de Jeff Mills Ă  Ellen Allien, sans oublier une longue collaboration avec Pantha Du Prince. Au cours des annĂ©es 2000, la ferveur des dancefloors, l’atmosphĂšre libertaire du Berghain ou des afters berlinois, lui ont d’ailleurs inspirĂ© certaines de ses chorĂ©graphies et spectacles, comme Drama Per Musica ou Ersatz (when was the last time you sweat on a dancefloor ?).


25 aoĂ»t – 20h

Reprise des hostilitĂ©s pour le deuxiĂšme jour du festival avec Yves De Mey, sans doute l’un des lives les plus maĂźtrisĂ©s de cette Ă©dition 2016, portĂ© par un simple mais trĂšs beau jeu de lumiĂšres et de brouillard artificiel. Le musicien belge dĂ©livre un pied lourd et lent, aux percussions mĂ©talliques et aux drones menaçants, se parant de trĂšs belles textures proches du sound-design, dont l’esthĂ©tique est caractĂ©ristique de la nouvelle vague industrielle qui s’est emparĂ©e de la scĂšne techno depuis quelques courtes annĂ©es. Comme s’il Ă©tait parvenu Ă  revisiter le hardcore d’hier, dans une version avant-gardiste et ralentie Ă  l’extrĂȘme.


25 aoĂ»t – 21h

AprĂšs la rĂ©ussite du concert de Yves De Mey, le duo fĂ©minin Upper Glossa (l’Italienne Caterina Barbieri et l’AmĂ©ricaine Kali Malone) fait lui aussi des merveilles, Ă  base de guitares Ă©lectriques retraitĂ©es sous formes de mĂ©lopĂ©es ambient, de frĂ©quences et de drones trĂšs purs, de textures planantes et de rĂ©sonances Ă©lectriques. Les tonalitĂ©s du live, parfois proches de l’orgue, donnent un air de cathĂ©drale Ă  l’ensemble du Kraftwerk, cette fois-ci illuminĂ© par une centaine de spots bleus.

Le cas de These Hidden Hands (Alain Paul et Tommy Four Seven) est plus problĂ©matique. Comme d’autres, ce duo plutĂŽt Ă©lectronica, trĂšs marquĂ© par les Ă©volutions des outils numĂ©riques dĂ©diĂ©s au sound-design, procĂšde Ă  partir de percussions lentes, parfois mĂ©talliques, portĂ©es par d’amples mĂ©lodies de synthĂ©, Ă  l’emphase cinĂ©matographique. La programmation de l’Atonal pose d’ailleurs une question essentielle, quant Ă  l’hĂ©ritage de l’industriel des annĂ©es 1980, un courant radical et transgressif, nĂ© dans la dynamique du postpunk, qui avait rĂ©ussi Ă  pousser le nihilisme du punk Ă  son paroxysme tout en rĂ©duisant en poussiĂšre tout ce qui pouvait encore le rattacher au rock des annĂ©es 1960 et 1970. La vague post-indus actuelle est toutefois exempte de toute volontĂ© de transgression. À l’image de These Hidden Hands, elle possĂšde un caractĂšre plus mĂ©lancolique qui fait Ă©cho aux fictions apocalyptiques qui emplissent nos Ă©crans, celle des sĂ©ries comme des blockbusters de type Christopher Nolan, dont on imagine trĂšs bien le duo berlinois composer la prochaine B.O. Le nĂ©o-indus, Ă  l’image d’une partie du Metal, n’est pas tant une contre-culture, qu’une culture qui esthĂ©tise, comme pour mieux la conjurer, l’apocalypse annoncĂ©e sur nos Ă©crans. Une esthĂ©tique de la ruine en somme, plus romantique et gothique que radicale, qui possĂšde un Ă©norme potentiel auprĂšs d’un public bien plus vaste que celui de l’Atonal. On prend les paris pour demain ?


25 aoĂ»t – 23h30

Loin des envolĂ©es de These Hidden Hands, Mika Vainio (qui leur succĂšde sur scĂšne) fait figure d’ascĂšte. Pionnier d’une Ă©lectronique minimaliste et dĂ©charnĂ©e dĂšs 1994 (avec son projet Ăž, suivi du plus cĂ©lĂšbre duo Pan Sonic), le Finlandais procĂšde encore et toujours Ă  l’aide de sonoritĂ©s d’une extrĂȘme puretĂ©. Ses glitches Ă©clatants, ses timbres abrasifs, ses basses vrombissantes, ne se retrouvent chez aucun autre compositeur de sa gĂ©nĂ©ration. Son live est parfaitement servi par les visuels de l’artiste contemporain Daniel Pflumm, qui tourne ici le dos Ă  une abstraction gĂ©omĂ©trique trop souvent rabĂąchĂ©e. Ses images de vitrines, de reflets, de vitres teintĂ©es, de trainĂ©es de nuage, de nĂ©ons, de bureaux, revisitent sur un vaste Ă©cran vertical et rectangulaire, le motif de la fenĂȘtre, celle Ă  travers laquelle notre regard, et notre esprit, viennent parfois se perdre. Des images qui dialoguent et poĂ©tisent, plus qu’elle ne les illustrent, les sons de Vainio.


25 aoĂ»t – 0h30

Minuit passĂ©, retour dans l’incroyable salle de contrĂŽle de l’ancienne usine oĂč officie, Ă  quelques centimĂštres du public, Andreas Tilliander (TM 404), qui signe un trĂšs beau live, Ă  base de synthĂ©s modulaires, contrĂŽlĂ©s et dynamisĂ©s par deux TB 303. Entre dub Ă©lectronique et slow acid, le suĂ©dois apporte un soupçon de groove Ă  la programmation trĂšs contemplative du festival.

On terminera d’ailleurs l’Atonal sur le dancefloor du Ohm, au milieu de sons acid et de house old-school, dans une atmosphĂšre typiquement berlinoise. Comme si la ville, ses lieux dantesques ou ses petits clubs, parvenaient Ă  chacune de nos visites, Ă  nous catapulter dans un espace singulier, Ă  l’abri du rĂ©el, du temps et de la lumiĂšre du jour.