Sufjan Stevens est rare, c’est incontestable en France, oĂč il passe rarement et souvent en coup de vent : pas de promo, peu de concerts, le dernier en date remontant Ă  mai 2011. Cela contribue Ă  gonfler son aura de prĂȘtre folk intouchable, Ă  tel point qu’Ă  son deuxiĂšme soir au Grand Rex hier, le moindre cri de foule lancĂ© hors des temps d’applaudissement passait pour irrespectueux. Le poissonnier qui eut le malheur de crier une grivoiserie de concert du genre « à poil SUFJAAAAN » fut fusillĂ© du regard sans sommation.

Avant le passage du maĂźtre, la bonne nouvelle, c’Ă©tait la premiĂšre partie de la Française Mina Tindle, fan de Sufjan elle-mĂȘme, hĂ©las limitĂ©e par les rĂšgles du jeu parfois cruelles de la premiĂšre partie. AccompagnĂ©e seulement d’Olivier Marguerit (qui a produit son deuxiĂšme album, vu avant chez Syd Matters), ce qui ne permet pas de montrer toute la richesse de son disque finement arrangĂ©, Pauline est aussi limitĂ©e Ă  un niveau sonore bien trop faible. Heureusement sa grĂące et la puretĂ© de sa voix porteront son set, traversĂ© notamment par les beaux moments “Bells” et “Taranta”.

21h, l’heure de Sufjan a sonnĂ©. PremiĂšre dĂ©ception, le concert sera Ă  90% consacrĂ© Ă  son dernier album, Carrie & Lowell, un disque inexplicablement encensĂ© par tous, retour Ă  ses racines folk, avec ses jolis moments mais un curseur majoritairement bas sur l’Ă©chelle du frisson. Quand Sufjan commence, seul Ă  la guitare, on se dit que ce concert va nous faire redĂ©couvrir cet album un peu fainĂ©ant. D’autant que la scĂ©nographie est assez envoĂ»tante. DerriĂšre le groupe, des Ă©crans tout en verticalitĂ©, espacĂ©s comme des pointillets formant un tout morcelĂ©. Dessus des films de famille touchants, des paysages idylliques et quelques formes plus Ă©tranges, qu’on observe comme espions cachĂ©s derriĂšre un store Ă  peine entrouvert.

Pourtant les bonnes nouvelles s’arrĂȘtent assez vite. Le premier problĂšme c’est la construction du set, trĂšs linĂ©aire. Chaque chanson commence par deux minutes de Sufjan seul au piano, banjo, guitare etc. Puis le groupe surgit, six personnes lui compris, et le morceau s’envole. Mais les arrangements, parfois splendides, sont aussi souvent assez discutables, on les aurait probablement moquĂ©s chez un autre. La batterie est souvent plate voire variĂšt’, les carillons et bruits de dauphins un peu Ă©reintants, la choriste souvent sans charme (alors qu’il s’agit, on l’apprendra Ă  la fin, de la talentueuse Dawn Landes)…

On n’est jamais aussi touchĂ©s que quand Sufjan est seul en scĂšne, portĂ© par une voix si fragile qu’elle nous transperce. Les quelques titres tirĂ©s d’autres albums et interprĂ©tĂ©s en fin de set, rĂ©veilleront les nostalgiques. Mais aprĂšs la grande messe quatre ans plus tĂŽt (costumes de ninja fluo, chorĂ©graphies, esprit de troupe etc.) cette performance paraĂźt bien terne.